School Stories

Son C.E.P dépasse son BAC.

Si l'école est encore la clé du succès, quelqu'un a changé la serrure.

     En tant qu'éducatrice, j'ai souvent de la peine pour le premier de ma classe, car je sais que l'avenir lui réserve quelques surprises désagréables.Il s'assied au premier banc, se tient toujours tranquille, fait tout ce qu'on lui demande et obtient systématiquement les meilleures notes. En contrepartie, nous (la société, les parents, les éducateurs) lui promettons un destin radieux. Une promesse que nous ne pourrons pas tenir.

    Deux générations avant nous, sa conduite aurait immanquablement mené au succès dès le C.E.P.. En effet, le certificat de fin d'études primaires ferait de lui une exception, une personne éligible à une fonction de haut commis de l'état comme de nombreuses personnalités dirigeantes de la période post-indépendance.

    Une génération avant nous, le BAC était le sésame pour une bonne situation. Un emploi assez bien rémunéré permettant d'entretenir une famille et de cheminer paisiblement jusqu'à la retraite. Le diplôme universitaire menait au plus haut niveau de l'administration publique ou privée et le doctorat la certitude d'être directeur général ou ministre. C'était une autre époque.

    Depuis , l'éducation s'est démocratisée . Des écoles qui ont été ouvertes par milliers ont produit des diplômes par millions. La Licence est rapidement devenue la porte vers le chômage , le Master le baroud d'honneur des étudiants têtus. 

    

   Dans une vingtaine d'années, le premier de ma classe de CP, fraîchement diplômé croisera dans la rue son ancien camarade de niveau médiocre. Celui qui aujourd'hui peine à obtenir 10 sur 20. L'élève souvent dépassé par la majorité, pas très mauvais mais jamais assez bon. Ce dernier, épuisé à une certaine étape du parcours scolaire, aura probablement abandonné les bancs dès les premières années du secondaire. Par nécessité ou faute d'alternative, il sera lancé précocement dans l'arène farouche de ceux qui gagnent leur pain. Il découvrira assez tôt ce qu'une certaine dame appelle la "bastonnade" qu'est la vie. S'il survit, il entrera dans la vie adulte forgé et aguerri.

 

      D'autre part, pour être premier de la classe, nul n'a besoin d'être très intelligent. Tout au contraire ; les personnes très intelligentes usent un peu trop de leur intellect. Elles interrogent, analysent, remettent en question et sont taxées de rebelles et de turbulents. Le système éducatif de masse ne tolère pas les esprits critiques. Il s'en débarrasse.

    La récompense revient au conformiste, à l'élève qui suit les instructions, assimile les leçons et restitue scrupuleusement les enseignements reçus.

  Notre élève modèle, à l'école puis dans sa vie adulte ne marche que sur les sentiers battus, ne s'aventure que très rarement hors des lignes.Il est peu préparé à l'adversité.

   Au bout d'une décennie, la rue aura produit un battant à peine doté d'un certificat d'études primaires, mais expérimenté, auto-employé et peut-être même employeur. L'école aura produit un diplômé inadapté, à la recherche d'un emploi où chaque jour, il lui sera dit quoi faire en échange d'un salaire mensuel garanti.

    Malheureusement pour mon jeune premier, depuis notre génération, les opportunités d'emplois salariés se font rares. Le marché n'absorbe plus les masses de diplômés. Dans notre pays comme ailleurs, l'auto-emploi devient la norme. Il n'est pas imaginable de pousser les mineurs dans la rue, mais d'adapter l'éducation aux nécessités réelles des apprenants.

   Après vingt ans d'études, mon champion, à moins d'avoir un bon réseau professionnel, n'aura d'autres choix que de commencer là où l'élève médiocre se sera lancé prématurément. Le C.E.P. de l'un dépassera le BAC de l'autre.